Insatiable

Insatiable

Extrêmement mal jugée à sa sortie, la série de Netflix avait pourtant le mérite d’évoquer la question de l’hyperphagie. Un trouble du comportement alimentaire méconnu, dont je souffre depuis l’enfance. Comme l’héroïne d’Insatiable.

En septembre 2019, j’ai vidé et nettoyé intégralement mon compte Twitter. J’ai perdu la quasi-totalité de mes abonnés, mais je ne l’ai jamais regretté. Pourquoi ? Parce que, depuis quelques mois déjà, la blague ne m’amusait plus. Tout a commencé avec la série Insatiable, diffusée sur Netflix en 2018. Dès la publication des premières images, le tribunal populaire du Web a conspué l’œuvre sous couvert de grossophobie. Et pour cause. Insatiable, c’est l’histoire d’une jeune lycéenne bien en chair qui, après un régime liquide forcé, devient « mince et belle ». Elle est alors remarquée par un coach spécialisé, qui décide d’en faire une reine de beauté.

Insatiable

L’internaute s’en est trouvé outré et s’est de suite offusqué devant cette horreur. « Grossophobes ! Grossophobes ! BRÛLONS-LES ! » Or, il n’est nul besoin d’être un analyste de l’image avisé pour s’apercevoir – déjà sur ces trailers – qu’Insatiable parodiait les codes ringards et dépassés de la teen comedy des années 90. D’autant qu’au visionnage, on comprend dès les premiers épisodes que les problèmes existentiels de Patty – l’héroïne de la série – ne fondent pas miraculeusement comme ses kilos perdus. Bien au contraire. Elle n’est, de plus, pas nécessairement un personnage sympathique. En réalité, Insatiable est une comédie noire et cynique, avec une volonté parodique. Et non un divertissement feel-good pour ados générique, comme l’a laissé entendre l’audience de Twitter.

Erreur de jugement

Je n’irais toutefois pas jusqu’à prétendre qu’Insatiable se distingue comme un chef-d’œuvre. Loin de là. Si elle n’est pas désagréable à suivre, la série peine tout de même à se donner les moyens de ses ambitions. Elle ne tranche pas suffisamment dans le vif et manque cruellement de piquant par bien des aspects. Cependant, Insatiable m’a bouleversée. Et même, profondément bouleversée. Car elle m’a donné l’opportunité de voir, pour la première fois de toute ma vie, un personnage hyperphage à l’écran. En effet, il vient de là, l’adjectif du titre…

Insatiable

Méconnue, l’hyperphagie est un trouble du comportement alimentaire. Elle se manifeste souvent par des crises, où la personne atteinte ingurgite des quantités effarantes de nourriture. Contrairement au boulimique ou à l’anorexique, l’hyperphage ne rejette rien de ce qu’il a mangé. Patty Bladell est donc hyperphage… Comme moi. Jusqu’à très récemment, je n’avais jamais osé l’avouer publiquement. C’était mon douloureux secret. Pourtant, je l’ai toujours su. J’ai même été diagnostiquée assez tôt, au lycée, grâce au programme Pralimap. Cette stratégie de dépistage déployée dans les lycées lorrains visaient, entre autres, à détecter les troubles de l’alimentation, l’anxiété et la dépression, chez les adolescents.

Grosse

Je ne me souviens plus exactement quels tests nous avions dû passer. Juste qu’un jour, j’ai été convoquée dans un bureau. Une médecin et une infirmière se sont présentées à moi et m’ont demandé : « Aurélie, est-ce que tu sais ce que c’est, l’hyperphagie ? » Tout au long de cet entretien, j’ai contenu mes larmes, impassible, en ne prononçant presque aucun mot. Stratégie de l’autruche. Je n’ai pas de problème. Je ne veux pas en causer. Foutez-moi la paix. Elles prenaient des notes en fonction de mes réponses laconiques. Enfin, elles m’ont proposé : « Voudrais-tu bénéficier d’un suivi médical gratuit ? » Je n’ai rien dit. Je me suis juste levée pour partir. Et je n’en ai jamais parlé à personne.

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Pourquoi ? Parce que l’hyperphagie, c’est vivre dans la honte. Celle de ne pas pouvoir se contrôler et d’échouer sans cesse à essayer de se reprendre. Quand j’étais petite, ma mère était contrainte de mettre sous clés bonbons, gâteaux et chocolats. Et elle était toujours plus effarée de découvrir ce que j’avais bien pu dévorer dans un placard. « Tu as mangé les pois chiches ?! Froids, comme ça, dans la boîte ? (…) Mais ? J’étais pourtant sûre d’avoir acheté un kilo de noix de coco râpée… Aurélie !? Me dis pas que… » En grandissant, les choses ont empiré. Par deux fois dans ma vie, j’ai atteint les 100 kg. Tout ça, à cause de mes crises.

Diagnostic ancien

Alors, quand j’ai vu Patty trouver un gâteau d’anniversaire pour dix personnes au frigo, s’assoir par terre et le manger entièrement avec ses mains, dans des bruits de mastication assourdissants, j’ai fondu en larmes. Véritablement. Au point d’être secouée de sanglots. Parce qu’enfin, on montrait ce que je ressentais en pleine crise. Et même si c’était douloureux, je me sentais d’un coup moins seule. Puis, je suis tombée sur ce tweet. Qui disait : « Abusée la scène avec le gâteau dans Insatiable. Tellement cliché sur la boulimie… Les TCA, c’est pas ça, les gars. » J’enrageais tellement que j’ai répondu : « Patty est hyperphage, pas boulimique… Et si. L’hyperphagie, c’est ça, les gars. » Réponse d’un second utilisateur : « Si t’avais une TCA, tu saurais de quoi tu parles. » J’ai eu envie de hurler.

Parce que tu sais ce que c’est, toi, de te sentir tellement mal que la seule chose qui puisse te calmer, c’est de remplir ton estomac ? Tu sais ce que c’est, de s’alimenter de manière compulsive ? Avec les mains, en dépiautant nerveusement les emballages ? D’ingurgiter le plus vite possible ? De manger, manger jusqu’à ce que ton ventre te fasse mal, jusqu’à ce que la peau se tende, jusqu’à ce que tu ne puisses plus bouger, jusqu’à ce que tu aies le tournis et que la sueur perle à ton front ? Tu sais ce que ça fait, de sentir le goût des larmes se mélanger à celui des aliments ? Parce que moi, je sais. MOI, JE SAIS.

Ma rage

Et je suis en colère. En colère que la seule héroïne à mon image ait été ridiculisée ainsi, par des réseaux suffisamment influents pour que leur venin aille jusqu’à empoisonner les médias spécialisés. En colère qu’Insatiable soit synonyme de grossophobie, au lieu de sensibiliser à l’hyperphagie, comme elle l’aurait dû. Vous nous avez volé Patty Bladell, alors que nous avions besoin d’elle. Parce qu’être hyperphage, c’est aussi entendre des conneries blessantes, du genre : « Oui, bin moi aussi, quand je suis un peu triste, je mange beaucoup de Nutella. »

Insatiable

Non, être hyperphage, ce n’est pas manger un peu plus de Nutella que d’habitude. Tu veux connaître le menu de ma dernière crise ? Je m’en souviens. Comme je me souviens de toutes. Parce que je suis terrifiée par ce que je suis capable d’engloutir. En entrée, j’ai mangé des 3D Bugles, un paquet de pop-corn, des Oreo et un sachet de Schtroumpfs Haribo. En plat de résistance, un assortiment de 16 california rolls, une quiche aux poireaux surgelée, deux œufs durs et le reste d’un sachet d’Emmental râpé. En dessert, quatre muffins à la pistache, trois compotes de pomme, un demi-paquet de noix de coco râpée et des bouchées Milka aux Daim’s. Puis, je me suis allongée pour pleurer.

Redevenir grosse

Ma psychiatre dit que je comble un vide, que je manque d’affection. Dans ma famille, on s’est toujours réconforté ou récompensé par la nourriture. Cela tient peut-être à ça, je n’en sais rien. Aujourd’hui, l’hyperphagie ne m’a pas tout à fait quittée, mais les crises s’espacent désormais de plusieurs mois. Comme Patty Bladell, j’ai perdu du poids, mais ma corpulence m’obsède. Je ne supporte pas l’idée de redevenir grosse. Je pratique jusqu’à 6 heures de cardio par semaine, accompagnées de trois heures de marche minimum.

Insatiable

Chez moi, rien de sucré, ni de gras, dans les placards ou au frigo. Jamais. Je ne veux plus redevenir grosse. J’ai parfois mal aux articulations, aux tibias ou aux poignets par trop d’efforts, mais c’est mieux que de redevenir grosse. Parce que redevenir grosse, pour moi, c’est devoir porter sur mon corps les stigmates de mon TCA. Et cela me rend encore plus mal dans ma peau. Or, ce sentiment, commun à beaucoup d’hyperphages, c’est ce qu’ils décrivaient comme de la grossophobie… Dommage de ne pas avoir vu plus loin.

Merci pour tout, Patty,

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